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Fabrication d’une rumeur moderne

mardi 2 novembre 2010, par Emmanuel Lemieux

Depuis 10 ans, Charles Enderlin, le correspondant permanent de France 2 à Jerusalem, est englué dans une polémique qui n’en finit pas et s’est transformée en rumeur tenace.

Le reportage de toutes les polémiques : le 30 septembre 2000, à Gaza, Mohammed Al-Dura va mourir sous les balles et dans les bras de son père. La position israélienne de Netzarim est soupçonnée d’avoir tué l’adolescent.

"Quinze heures. Tout vient de basculer près de l’implantation de Netzarim, dans la bande de Gaza. Des Palestiniens ont tiré à balles réelles. Les Israéliens ripostent. Ambulanciers, journalistes et simples passants sont pris entre deux feux. Ici, Jamal et son fils Mohammed sont la cible de tirs venus de la position israélienne. Mohammed a douze ans. Son père tente de le protéger. Il fait des signes ...mais une nouvelle rafale...Mohammed est mort et son père gravement blessé..." 30 septembre 2000, début de la seconde Intifada. Ce commentaire du correspondant permanent à Jérusalem, Charles Enderlin -qui n’était pas sur les lieux du drame- accompagne les images de Talal Abou Rahmeh cameraman de France 2 qui a filmé la mort de Mohammed Al-Dura, un gamin palestinien surpris avec son père au milieu d’une fusillade. Ce commentaire va le poursuivre et le poursuit encore. Trois jours après la diffusion du sujet de Charles Enderlin qui fait le tour du monde, un courrier d’un certain Yossef Doriel, publié dans le journal israélien Haaretz, allume la mèche de la défiance : C’est un mensonge flagrant de ce journaliste franco-israélien, l’adolescent a été tué par les Palestiniens eux-mêmes. Aucune preuve à l’appui.

Depuis dix ans, les anti-Charles Enderlin s’en donnent à coeur joie sur la Toile.

"Un enfant est mort" (Don Quichotte Editions) est un récit factuel, d’aucun dirait dépassionné, si ce n’est dépressif. Charles Enderlin fait état des dix ans de controverses, de calomnies et de menaces autour de ce reportage et de son analyse.
Accumulant les preuves, les faits, les sources comme un accusé dans un procès inquisitorial, avec l’ennui à la lecture parfois qui caractérise ce genre d’exercice obligatoire, le livre de Charles Enderlin dépasse, et de loin, son cas personnel. Il témoigne du journaliste dans un conflit, mais surtout de la prolifération des nouveaux acteurs de sens qui le concurrencent. A côté des classiques intellectuels et traditionnels lobbystes de tous poils, sévissent désormais les professionnels civils et militaires de la propagande, sans oublier les nouveaux publicistes de la blogosphère. On découvre ainsi au fil des années la fabrication et la cristallisation d’une rumeur moderne, celle qui consiste à affirmer que cette fusillade était une mise en scène palestinienne, jouée par des acteurs, instrumenté par un journaliste suspect.

Les ravages de l’hyper-critique

Charles Enderlin, correspondant permanent de France 2 à Jérusalem, depuis 1981. Auteur notamment de Paix ou guerres (1997), Le Rêve brisé (2002) et Les Années perdues (2006). (Source : Medias)

Dans Prêcheurs de haine (Mille et une nuits, 2004), le philosophe Pierre-André Taguieff estime que le journaliste de France 2 sécrète et rénove la légende du juif suceur de sang des enfants. Synthétisant les nombreuses sources et analyses qui réfutent le reportage de Charles Enderlin, le directeur de recherche au CNRS souligne et déplore : "On sait pourtant que l’usage des enfants-victimes est systématique dans les opérations de propagande palestinienne, au moins depuis la première Intifada. La culture de gauche, voire d’extrême gauche, de la majorité des journalistes est en phase avec les images "antisionistes" diffusées sans précaution par la plupart des chaînes de télévision. Diffuser sans contre-enquête un reportage tronqué, éventuellement produit d’une manipulation, c’est là une action militante, une contribution de la caste médiatique à la "lutte contre le sionisme", bref, un acte pseudo anti-raciste caractérisé." (P.367-370).

Résultat du livre de Charles Enderlin : plus le journaliste, armé de sa déontologie, de sa logique et de ses technologies professionnelles, de son intelligence du terrain fait tomber les arguments à la noix, les accusations à l’emporte-pièce et les coups bas, plus le maillage de l’hyper-critique se resserre autour de lui. Qu’importe si l’on produit les photos de l’enfant à la morgue, les cicatrices du père survivant, l’hyper-critique détruit tout sur son passage. "La mort de l’enfant", tout comme la guerre, n’est pas finie.

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