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Jean Royer s’est retiré une dernière fois

samedi 26 mars 2011, par Arnaud Viviant

"Le père la pudeur" de la Ve république est mort ce 25 mars 2011. A moins que ce ne soit en 1995. Ou encore sous la chaux vive des années 1970.

Jean Royer est mort en 2011 des suites de la maladie d’Alzheimer, mais également en 1995 après avoir perdu la mairie de Tours. C’était l’époque où l’on caricaturait Michel Debré, maire d’Amboise, avec un entonnoir sur la tête ; et Jean Royer, député-maire de Tours, avec un préservatif sur le crâne. C’étaient les années 70. On rigolait bien, paraît-il. La musique était bonne. Pompidou allait mourir. Mai 68 était passé par là. Aujourd’hui, par l’effet d’un de ces revivals tournoyant, les années 70 reviennent. Sauf Jean Royer. Pour la première fois de sa carrière, le Chaban-Delmas de la cité des rois était en ballottage : plutôt défavorable. Une vilaine triangulaire qui l’opposait aux socialistes mais surtout à la liste de son ancien premier adjoint, Michel Trochu, un jeune RPR liquidé en 1989 et qui depuis avait formé sa liste parricide, eût la peau du vieux roi Jean, 75 ans. Dont trente-six de règne autocrate à la mairie.

La grenouille et le scorpion

Bien sûr, il est loin le temps où un jeune reporter des Cahiers du cinéma au festival du court-métrage de Tours, Jean-Luc Godard, écrivait dans sa revue, en 1959 : « Vous ne saurez jamais combien Paris, vu de Tours, est ennuyeux, vulgaire et triste », et décrivait l’endroit comme « une ville de province moderne ». La même année justement, un instituteur de 39 ans, fils d’un employé de banque, avait emporté ce fief historiquement socialiste depuis le Congrès de Tours. Ce gaulliste jusqu’au bout des ongles, ancien délégué du Général en Indre-et-Loire, commence là une carrière de « franc-tireur non partisan » comme il le dit. Il s’était présenté contre l’avis d’un autre grand gaulliste, Michel Debré, auquel il vouera toujours une haine contenue, et durable.

Ce sont là les débuts d’un « local hero », et d’un loup politique solitaire. L’ancien ministre du Commerce et de l’Artisanat n’aime pas les étiquettes. Il fera sans, durant toute sa carrière. Un homme politique comme on n’en fait plus, fort heureusement. « Il a tellement intégré les bons et les mauvais côtés de la politique qu’il est toujours en représentation », disait de lui en 1995, Jean Germain, son adversaire socialiste, qui l’aura bien connu en tant que conseiller municipal durant vingt ans : « En 1990, il pleurait en plein conseil parce que sa femme était décédée. Un an et demi plus tard, il pleurait parce qu’il venait de se remarier, en Suisse, avec une femme de vingt-cinq ans plus jeune que lui. Maintenant, il sanglote dès qu’il évoque la venue de Jean Paul II à Tours, prévue en septembre 96, pour fêter l’année martinienne. Et là, pourquoi se représente-t-il, alors que c’est très dangereux, sans doute le combat de trop ? Parce qu’il ne peut pas s’en empêcher. Comme dans l’histoire de la grenouille et du scorpion, c’est dans sa nature. C’est un tueur. »

"Tous ces peaux-rouges criards !"

« J’aime bien l’autorité », répondit à distance Jean Royer. « Et la solitude ne me fait pas peur. Ne me faites pas dire comme le général de Gaulle que la solitude est la misère des grands esprits. » Voilà, c’était ce genre de maire entêté. Ce genre de maire de droite immodérée qui n’a jamais fait flotter le drapeau de l’Europe au fronton de sa mairie. Dont l’unique cinéma porno de la ville est devenu l’annexe de la fac de droit. Qui a supprimé le festival du court-métrage, en petit instituteur complexé de n’avoir pas été universitaire et qui en a développé une peur bleue de la culture en tant que bastion de la subversion. Qui fut contre l’avortement. Et qui a pratiqué au début des années 70 l’autodafé de livres et d’oeuvres d’art pornographiques en place publique.

« Ah non ! » tonne Jean Royer. Cette fois, son poing tavelé frappe la table. « C’est Françoise Giroud qui a écrit que j’étais comparable au vieil Hitler et que j’organisais des autodafés ! C’est un mensonge scandaleux ! La vérité est que des tracts pornographiques avaient été distribués dans les boîtes aux lettres de Tours et que les familles m’avaient demandé de les aider. Et pourquoi l’ai-je fait ? Parce que j’ai pratiqué l’amour complet, le véritable amour qui passe par le respect d’un certain équilibre entre le corps et l’esprit. J’avais horreur de toutes ces présentations publiques des choses. Si cela s’était passé dans les sex-shops, jamais je n’aurais protesté. D’ailleurs, ça ne m’a pas empêché de devenir ministre en 73 ! » Voilà, c’est le genre d’homme que cela n’a pas empêché de devenir ministre en 1973.

Ni d’être réélu maire et député de Tours, dans un fauteuil. Y compris après sa ridicule croisade de Père-la-Pudeur, lors de la présidentielle en 74. Y compris après ce meeting toulousain, où une jeune fille lui a montré ses seins ­ une photo qui a fait mourir de rire la France entière, et au-delà. « Je n’ai pas calculé le fait que j’allais bousiller ma carrière pour ça. Je m’en foutais. Moi, j’ai fait mon devoir. » Et Jean Royer de pourfendre encore ces jeunes gauchistes, ces « Peaux-Rouges criards » : « Ils me combattaient avec des slogans stupides, pour se défouler, et développaient devant vous des mythes absurdes, complètement utopiques. Mais je n’ai pas eu peur. Ce qu’ils ne m’ont jamais pardonné, c’est de n’avoir pas eu peur. En 68, ici, à Tours, il y avait quatre cents instituteurs qui manifestaient. Ils renversaient ma bagnole, et tout ! Eh bien, je suis resté pratiquement impavide ! Je suis sorti de ma bagnole et ils ne m’ont pas molesté. Je suis resté moi-même. »

Oui, égal à lui-même, durant trente-six ans, indécrottable au fond de son fief. Le vieux Roi Jean se retrouva en carafe. Le maire austère de Tours, une ville surendettée dont la gestion a été récemment critiquée dans un rapport de la chambre régionale des comptes ; ce maire qui chassait manu militari des SDF d’un immeuble inoccupé appartenant à la ville, et qui accueillit l’Université d’été du Front national ­ ce maire-là ne pu passer la barre. Têtu comme une mule, l’auteur de la célèbre formule antiavortement « Messieurs, retirez-vous » n’avait pas voulu se retirer à temps.

Jean Royer
1920 : naissance à Nevers.
1959 : élu maire de Tours.
1965 : réélu maire au premier tour.
1971 : réélu maire au premier tour.
1977 : réélu maire au premier tour.
1983 : réélu maire au premier tour.
1989 : réélu maire au premier tour.
1995 : en ballottage au premier tour.
1997 : ne se représente pas à l’Assemblée nationale.
2011 : décède à Tours.