Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

Lagence de presse des Idées

Contrer le conspirationnisme des ados : en finir avec une posture très «maître d’école»

Publié le 14 mai 2021 par

Par Julien Cueille

Julien Cueille, enseignant et essayiste. Dernier ouvrage : Le Symptôme complotiste (Érès, 2020). DR

L’enlèvement de la jeune Mia a récemment remis sur le devant de la scène la question complotiste, en raison du rôle trouble qu’aurait joué dans cette affaire Rémy Daillet, figure « antisystème » d’extrême-droite qui appelle au coup d’État et au rétablissement de la monarchie. Ses anciens liens avec un parti centriste braquent le projecteur sur les enjeux du conspirationnisme : ce dernier pénètrerait-il jusque dans les appareils politiques ? Parallèlement, la montée en puissance de sites français relayant le mouvement Q-Anon, comme QActus ou Les DéQodeurs, inquiète au plus haut niveau de l’État : à presque un an des présidentielles de 2022, ce mouvement en plein essor pourrait bien jouer une partition cruciale. La figure de Léonard Sojli, connu pour sa chaîne Youtube Thinkerview, attire l’attention des médias, mais aussi de la Miviludes (Mission d’information, de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) qui pointe le risque d’un emballement du vote « antisystème ». C’est sans doute pour cette raison que certaines formations considérées comme complotistes sont désormais ciblées en tant que dérives sectaires, à l’initiative de la ministre Marlène Schiappa : les dérivés du mouvement Q-Anon sont clairement dans le collimateur. La fièvre monte, et la riposte se fait urgente : mais quelle prise a-t-on réellement sur les « dérives complotistes » ? La réforme de la Miviludes, qui voit son budget décuplé, est une nouvelle tentative d’endiguer le phénomène, après l’essai avorté de la loi Avia, censurée l’an passé par le Conseil Constitutionnel, qui avait pour but de « lutter contre les contenus haineux sur Internet ».

Reste à s’interroger sur le bien-fondé de telles stratégies. À n’en pas douter, la diffusion des théories du complot a pris un tour plus que préoccupant, et fait bon ménage avec des idéologies extrêmes, recrutées principalement dans les mouvances ultra-conservatrices. D’Alain Soral, icône d’une ultra-droite qui se proclame volontiers elle-même « national-socialiste », aux partisans suprémacistes de Donald Trump, beaucoup ont en commun des thèses racistes, antisémites et un discours sur le prétendu laxisme judiciaire, assorti de fantasmes plus ou moins rocambolesques sur le « grand remplacement » organisé par l’État profond pour affaiblir les populations de souche, et les manœuvres de « Big Pharma » pour ruiner notre santé et précipiter le règne d’une élite sans pitié. La référence insistante au régime russe , (suspecté de fournir un appui logistique à certains sites complotistes) et érigé en modèle, comme celle au régime de Bachar El Assad ou de Bolsonaro, donne à l’ensemble une tonalité géopolitique qui a de quoi alarmer. Après tout, n’est-ce pas, entre autres, au soutien d’une frange d’électeurs conspirationnistes que Trump et Bolsonaro ont dû leur élection ? Ce qui s’est produit outre-Atlantique, voire outre-Manche, où le Brexit s’est largement appuyé, lui aussi, sur des théories du complot, ne risque-t-il pas de toucher l’Hexagone ?

Acculés à prendre des mesures rapides et énergiques, les responsables politiques ne manquent pas de tomber dans le piège qui leur est tendu : à savoir, multiplier les mesures restrictives de libertés pour tenter de limiter le « virus » conspirationniste.

Pourtant, les « anti-système », qui n’ont de cesse de vilipender l’autoritarisme du gouvernement, peuvent sortir renforcés de cette confrontation. Leur rhétorique redoutable, qui cible les contradictions des tenants de la « thèse officielle », notamment dans le contexte de la crise sanitaire, est d’autant plus efficace qu’elle a pour but, et pour effet, de faire sortir ses adversaires de ses gonds. Acculés à prendre des mesures rapides et énergiques, les responsables politiques ne manquent pas de tomber dans le piège qui leur est tendu : à savoir, multiplier les mesures restrictives de libertés pour tenter de limiter le « virus » conspirationniste. La loi Avia s’était donnée l’objectif, probablement illusoire, de maîtriser les contenus jugés inadéquats sur les réseaux sociaux : faute de pouvoir cibler exactement ces contenus, la notion de « haine », elle-même juridiquement fragile, avait été mise en avant. Si les pouvoirs publics n’ont pu instaurer un cadre juridique suffisamment convaincant pour être les maîtres d’œuvre de ce contrôle des expressions, c’est l’état de fait qui a prévalu, lorsque les grandes plateformes du web ont, d’elles-mêmes, pris l’initiative de fermer certains comptes (dont celui du président des Etats-Unis encore en exercice) et de retirer certains résultats des moteurs de recherche. Le gouvernement français, alors même qu’il a dû faire machine arrière sur le plan législatif, s’est quant à lui attiré les foudres des défenseurs des libertés publiques. Porter le combat contre les théories du complot sur le plan de la lutte contre les sectes peut paraître habile, mais s’expose au même genre de revers : on voit bien, et les promoteurs du projet ont dû très vite le reconnaître, que la qualification de « dérive sectaire » cadre mal avec certaines tendances qui s’expriment en distantiel sur le web, sans réunion physique, sans emprise démontrable, et souvent sans gourou (comme dans le cas des Q-Anon dont le fondateur demeure inconnu).

Plus grave encore : on traduit sur un plan juridique, sinon politique, un ensemble de phénomènes qui relèvent assez largement de l’échange d’opinions, dont certaines flirtent dangereusement avec le fanatisme, mais dont l’immense majorité s’en distingue. Ce qui fait le succès du complotisme, c’est d’abord qu’il est tout sauf un mouvement organisé. Comment comprendre, sinon, la diversité de ses adeptes, qui, pour beaucoup d’entre eux, se disent convaincus par des idées, ou, le plus souvent, « intéressés » par elles, mais nullement affiliés à un groupe clairement identifiable -à part un groupe Facebook ? Rappelons que, selon un sondage IFOP, en 2018 déjà, 79% de la population française adhérait à au moins une « théorie du complot »[1]. Certes les questionnaires proposés pour atteindre ce résultat ont de quoi surprendre : qui d’entre nous ne souscrirait à l’une au moins de ces phrases, censées permettre de repérer une opinion conspirationniste : « Beaucoup de choses très importantes se produisent dans le monde dont le grand public n’est pas informé » ; « Les politiciens ne nous disent généralement pas ce qui motive leurs décisions » ; « Les agences gouvernementales surveillent étroitement les citoyens » ? Chez les jeunes, les plus touchés sans doute dans la population d’ensemble, un grand nombre se dit sensible à des thèses qui ont le mérite d’être simples et frappantes. Mais faut-il pour autant les ranger dans une mouvance complotiste ou, a fortiori, sectaire ? Pour qui connaît l’aversion presque systémique de la génération Z (comme d’ailleurs Y) à l’endroit de toute affiliation quelle qu’elle soit, et même de toute affirmation un tant soit peu suspecte de dogmatisme, il y a lieu de nuancer la vision des experts.

Ceux-ci, et c’est bien naturel, ont pour principale cible les activistes politiques ou idéologiques : le défaut de cette déformation professionnelle est peut-être une tendance à tout assimiler à du « séparatisme » ou du « radicalisme » potentiel. Les enseignants se souviennent, non sans sourire, d’avoir été destinataires, en mai 2020, d’une fiche Eduscol (par la suite retirée) qui invitait à la méfiance envers tout discours  non “confiant” et “positif”, de la part des élèves, envers la politique gouvernementale concernant la pandémie. Pour avoir travaillé depuis plusieurs années avec mes élèves ces thèmes conspirationnistes, je constate que, pour la plupart, il s’agit davantage de suivisme superficiel, voire, souvent, de bravade potache : s’ils ou elles relaient certains contenus sur les Illuminati ou la zone 51, ce n’est que très rarement sur un mode militant : ils-elles en parlent toujours avec cette dose de scepticisme amusé qui les caractérise. « En fait », me dit l’un d’eux, « c’est les darons » (les adultes) qui sont vulnérables à ça ; nous les jeunes, on a l’habitude de voir des tonnes de fake news tout le temps et de s’en méfier ». Du coup la posture très « maître d’école » des autorités politiques, comme de certains experts qui s’acharnent à convaincre les complotistes de « biais » cognitifs ou d’erreurs logiques, tombe en plein dans le panneau : les « antisystème » ont beau jeu de leur renvoyer l’ironie amusée de qui a réussi sa provocation.

Mais surtout, il faut que les adultes responsables que nous sommes prennent bien garde à ne pas prêter le fer à des soupçons : autrement notre position de  défenseurs des « thèses officielles » s’en trouverait grandement fragilisée. Les errements de certains scientifiques convaincus d’avoir un peu trop rapidement prêté leur concours à des projets politiques ou industriels, les fraudes révélées par les lanceurs d’alerte des « Monsanto Papers » ou du scandale des perturbateurs endocriniens, sont autant d’arguments forts qui contribuent, plus que n’importe quel tweet sur Internet, à apporter de l’eau au moulin des « antisystème ». Tant que les laboratoires pharmaceutiques accusés de corruption ou de fraude n’auront pas exercé un contrôle intransigeant sur leurs règles éthiques, que les géants du numérique n’auront pas fait la démonstration de leur souci de préserver le droit de regard sur les données personnelles, il sera bien difficile de prétendre lutter contre les critiques délirantes du « système ».


[1]Selon une  étude de l’IFOP de 2018 pour la Fondation Jean-Jaurès et l’Observatoire Conspiracy Watch.

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