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Guilaine Chenu : face au Covid-19, « une créativité d’urgence »

lundi 11 mai 2020, par Emmanuel Lemieux

Confinement, déconfinement. Quels sont les effets de la pandémie sur la politique, les médias, la recherche, les professions intellectuelles ?

Zoom sur La télévision parlementaire LCP en 4 épisodes. (3/4)

Toutes ces longues semaines, LCP a fourni plus d’une centaine d’heures en direct de l’Assemblée nationale à l’épreuve du Covid-19. Et puis dans la grille, entre débats parlementaires et auditions, se sont nichés de nouveaux rendez-vous. Symbolique, l’émission de Maïténa Biraben ne nous a pas appris seulement à lire tout en marchant dans les rues et avenues désertées (ils sont très forts les gens de l’audiovisuel, ils savent tout faire), elle a instruit également sur le fait qu’un déconfinement n’était pas un emprisonnement. Déconfinés, ou lire pour s’en sortir a cette originalité que les prisonniers et les personnels pénitentiaires constituent le tout premier cœur de cible. L’émission culturelle perdure dans la grille de l’après 11 mai avec une fréquence mensuelle à la rentrée (Lire encadré).

Guilaine Chenu, directrice des programmes de LCP. Portrait : Claude Germerie pour Les Influences.

Derrière toutes ces innovations, ces formats et ces réglages, celle qui a la décision s’appelle Guilaine Chenu. Directrice des programmes recrutée par Bertrand Delais, la journaliste et ancienne coproductrice d’Envoyé spécial sur France 2 y a trouvé sa place. Durant ces 55 jours, elle a pu mesurer toute la petite magie d’une structure audiovisuelle comme LCP. « Déconfinés est le prototype de ce qui s’est passé pour bien d’autres programmes de cette période, explique t-elle. Maïtena me parle du projet, j’en parle à Bertrand Delais qui me dit " Fonce". On a bâti l’émission en petit commando et quelques jours. Comme aux temps anciens de la télé, on a tout fait avec les moyens du système D, j’ai moi-même mis la main à la pâte du montage. Cette période aurait pu être un vrai malheur menaçant l’équilibre de la chaîne, je l’ai vécue comme une période fertile, avec une créativité d’urgence. »

« Notre marque de fabrique : débats et citoyenneté. »

L’économie de guerre des lieux, en comparaison du navire amiral du service public, ne l’avait pas effrayée à son arrivée. «  Je kiffe ce nouveau métier !  » se réjouissait-elle en janvier dernier, le temps d’un café au Bourbon, l’annexe de la chaîne. « Même si j’ai adoré toutes ces années passées à Envoyé spécial, la présentation n’a jamais été une fin en soi. Là, je vis une tout autre liberté. Une petite structure où tout est en circuit court. Des réflexions nourrissantes sur les contenus, la narration, les expériences possibles  ». Bref un petit Rambouillet de l’audiovisuel, pas la jungle. C’était quand même un peu trop lisse comme utopie. À la question de savoir si la cohabitation avec Public Sénat ne constituait pas un handicap dans la reconnaissance de la marque, elle préféra en sourire : « Je m’occupe des programmes, Bertrand [Delais] de la politique extérieure  ». Comme quoi la politique ça s’apprend vite.
En janvier, nous ignorions encore qu’elle aurait bientôt un autre patron à ses côtés, invisible, menaçant et pesant. Un petit virus qui a grippé la machine. Plutôt que de consommer le stock de programmes estival comme au mois d’août, LCP s’est repris très vite malgré des tournages interrompus de documentaires coproduits, des projets suspendus et des équipes délocalisées dans leur deux pièces-cuisine. La labellisation de la chaîne en « nation apprenante » a énormément aidé : imaginé par le ministère de l’Éducation nationale, elle a permis la diffusion d’émissions à caractère éducatif et documentaire jusqu’au 11 mai. « Ce label a souligné le sentiment d’utilité de la chaine » commente t-elle.
Mais ce sont les rediffusions d’émissions phares qui auront aussi souligné que depuis un an et demi, Guilaine Chenu a créé le squelette identifiable de la chaîne. « Nous ne sommes pas une chaîne d’info, notre marque de fabrique c’est plutôt les débats et la citoyenneté » décrit-elle. Le 11 mai, des émissions poids lourds de LCP reprennent leur cours. Le gros morceau d’audience est Débat Doc en prime time, animé par Jean-Pierre Gratien, du lundi au vendredi. « Guy Lagache qui poursuit également ses Grands entretiens, vient en renfort et assure la présentation de quelques Débats Doc, précise Guilaine Chenu. Car une seconde vague d’épidémie pouvant très bien nous conduire à un nouveau reconfinement, il est primordial de rattraper le retard des dernières semaines et de fabriquer un nouveau stock de programmes. »
Rembob’ina, présenté par Patrick Cohen, s’est lui aussi rapidement imposé. Circo propose un œil décalé sur les parlementaires en leur territoire. Une émission plus ambitieuse comme Politique à table, elle, devra attendre un peu avant de pouvoir se remettre aux fourneaux. Idem pour Ces idées qui gouvernent le monde et ses plateaux surchargés. Subissant comme tous les médias la loi du coronavirus, la petite chaîne veut cultiver son originalité et ses liens auprès des parlementaires mais aussi de la société française dans ce moment particulier. « Les montages et les tournages suspendus reprennent, assure Guilaine Chenu, mais Le Covid-19 nous oblige par exemple, à réfléchir à de nouveaux projets adaptés aux questions politiques et sociales révélées par la pandémie. » Ironie du moment : le gros programme sacrifié de 2020 est une soirée spéciale qui aurait fêté les vingt ans de LCP. Trop d’invités, le cauchemar d’un bal masqué sanitaire. Mais qu’importe, LCP est en train de se créer de belles archives pour les vingt prochaines années.

MAïTENA BIRABEN : « JE NE FAIS PAS DE TÉLÉ, JE RENCONTRE DES GENS »

« Déconfinés ça s’est fait sur les chapeaux de roue, et ce n’est rien de le dire. Au tout début de la crise, je discute avec Alexandre Duval-Stalla, avocat et président de l’association Lire pour s’en sortir qui alerte : "c’est une catastrophe en ce moment dans les prisons, si ça intéresse LCP, je pourrais faire la lecture aux prisonniers durant une heure chaque jour"... J’en parle à Guilaine Chenu, la responsable des programmes, et qui me dit qu’il y a une belle idée à creuser. En trois jours, et quatre personnes, on met au point cette émission hebdomadaire de conseils de culture et de mieux vivre ( sport et cuisine par les plus grands coachs et chefs) , dont le premier numéro est diffusé le 3 avril. Le message c’est qu’il n’y a pas de trou dans la raquette de la république, que l’on oublie personne. On veut offrir de l’oxygène, des plans larges et de longues focales, on tourne dehors, pas en plateau. La période est extraordinaire : j’ai eu quand même la place de la Concorde ou les Champs-Élysées pour moi tout seule ! Ce sont des conditions de tournage et des contenus qui m’ont marquée car très vite, ça a été humainement très dense.
Depuis le lancement de Déconfinés, nous recevons chaque jour, des lettres de détenus et de surveillants, des témoignages, des récits personnels, des poèmes. Très vite, on s’est rendu compte que parler d’eux c’était aussi parler de nous. Non pas parce que le déconfinement serait la même chose que l’emprisonnement, mais parce que nous sommes la même humanité et que nous partageons les mêmes sentiments universels. C’est bien dans cet esprit que l’émission va continuer.
Il y a eu de vrais moments de grâce : le témoignage de Bernie Bonvoisin, le message de Yannick Noah ou encore le live de Bernard Lavilliers chantant Betty.
En trente ans de télé, moi aussi je déconfine, même si j’ai toujours été un peu rock’n roll et sans filtre. Aujourd’hui, je respire. Le métier de productrice me plait vraiment. Ras le bol des contraintes ! Je ne fais pas de télé, je rencontre des gens.
 »

Lire aussi : Bertrand Delais : déconfiner LCP ; Delphine Gouédart : l’adrénaline des « Quatre col’ » ; Jean-Pierre Gratien : 20 ans de mandat à LCP.