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Bertrand Delais : déconfiner LCP

lundi 27 avril 2020, par Emmanuel Lemieux

Confinement, déconfinement. Quels sont les effets de la pandémie sur la politique, les médias, la recherche, les professions intellectuelles ?

Zoom sur La télévision parlementaire LCP en 4 épisodes. (1/4)

C’était il y a un siècle ou plus. Juste avant les grèves monstres des transports. LCP venait de fêter ses vingt ans d’existence. Bertrand Delais nous recevait dans son bureau craquant, à proximité du Palais Bourbon. Essayiste et documentariste, nommé en juin 2018 président de la petite télévision de l’Assemblée nationale, il détaillait son plan d’ensemble et s’entretenait de ses premiers pas. Ceux d’avoir rhabillé correctement l’antenne et de faire frémir l’audience. Bref, comme le répétait en boucle un mantra interne de la réussite, « désinstitutionnaliser LCP-AN ». C’est-à-dire : rendre une chaîne engoncée un peu plus conquérante en atteignant des publics nouveaux. Comment ? « Nous sommes dans une période d’épuisement de la démocratie représentative, plaidait-il. Le pari de LCP est d’assurer également une information citoyenne, plus à même de refléter toute la complexité et la richesse de la société française. On en a eu les prémisses lors du mouvement des Gilets jaunes. »

Bertrand Delais, président de LCP : " Le pari de la chaîne est d’assurer également une information citoyenne, plus à même de refléter toute la complexité et la richesse de la société française." Portrait : Claude Germerie pour Les Influences

Qu’est ce qui est le plus compliqué, monter des structures audiovisuelles frugales dans le Kurdistan iranien ou au Vietnam, comme il le fit dans une autre vie, ou bien affiner un média en zone parlementaire ? « Notre budget annuel de 16,5 millions d’euros c’est la consommation de 24 heures dans la vie du groupe France télévisions. » résumait-il.

Les équipes de volontaires de LCP sont les seuls médias présents lors des débats parlementaires surréalistes et à distanciation sociale

C’était il y a un siècle. On complète l’entretien au téléphone. Bertrand Delais ne se rend plus à son bureau que deux fois par semaine pour « soutenir ses équipes de volontaires ». Elles sont désormais les seuls médias à fréquenter la salle des Quatre-colonnes. À capter les scènes surréalistes de débats à distanciation sociale. À enregistrer pour l’actu immédiate et l’histoire.
Déjà à la mi-janvier, il avait été très bien renseigné sur le coronavirus qui sévissait en Chine, mais sans en mesurer pour autant l’impact mondialisé à venir. Et puis, le virus s’est invité à l’Assemblée nationale, ainsi que l’inquiétude collective quand les premiers cas de Covid-19 se sont déclarés dans l’hémicycle. « Comme ses représentants brassent énormément de contacts, l’Assemblée est particulièrement exposée. La semaine d’avant le confinement général, nous avions déjà beaucoup de mal à avoir des invités en plateau, raconte-t-il. Mais nous avons eu une certaine chance, l’Assemblée a été confinée avant l’ensemble de la France, car il y avait cette pause, traditionnelle, durant les municipales. Nous avons eu le temps de nous organiser collectivement. On a fermé les écoutilles, expérimenté le télétravail et pu tester les process de coordination et de post-production depuis chez soi. »

« Notre budget annuel de 16,5 millions d’euros c’est la consommation de 24 heures dans la vie du groupe France télévisions »

Toutes ces semaines, enfermé, Bertrand Delais a eu une obsession, celle d’éviter l’impression d’une grille décalée à l’antenne en consommant le stock de programmes comme si on était en période estivale. Après quelques jours de flottement, il a bien fallu différencier cette période inédite de celle des départs en vacance. LCP a bénéficié du label « Nation apprenante », imaginé par le ministère de l’Éducation nationale dès le 18 mars et ouvrant tout un flux de programmes à caractère éducatif et civique. Maïténa Biraben, nouvelle recrue de la chaîne, a lancé le 3 avril, son émission de conseils culturels et de témoignages ad hoc intitulée Dé-con-fi-nés ! Son cœur de cible est les 70 000 détenus en surpopulation et professions pénitentiaires qui vivent la double peine particulière de l’emprisonnement et du confinement.
« Nous ne sommes pas une chaîne d’info continue, mais une chaîne de complément, plaide le responsable. D’ailleurs, il est intéressant de constater qu’après les tout premiers jours, l’audience des chaînes d’info continue est retombée à des niveaux plus connus selon Médiamétrie : trop de mises en scène anxiogènes, trop de présentisme, pas assez de temps consacrée à la réflexion et à l’information documentée. La soif de comprendre, elle, est toujours aussi intense. Même d’audience modeste, LCP devrait se situer probablement dans la moyenne haute de la chaîne  ».

Le Grand confinement a mis à l’arrêt bien des projets de LCP. Elle était censée multiplier les coproductions, et réinternaliser la production afin de se constituer un catalogue propre – et l’idée quand la loi l’autorisera, de constituer une source de revenus Tournages et projets, pour l’instant tout est refroidi. 2020 devait être l’année du « média global », la chaîne ayant investi également avec des équipes dédiées pour son site qui en a bien besoin, sur Tweeter et Facebook en attendant YouTube. « Ce que nous avons pu constater comme audience sur Facebook lors des sessions live des débats parlementaires est encourageant » décrit Bertrand Delais.
Dans un premier temps, la chaîne doit se réorganiser pour les balbutiements du déconfinement le 11 mai. « C’est une guerre qui ne dit pas son nom, mais nous n’avons rien à reconstruire comme s’il s’agissait d’une après-guerre de destruction. Il s’agit là de remettre en route la machine en l’adaptant à de nouvelles normes et des contraintes qui vont durer » explique-t-il. Le jour d’après, il y aura malgré tout, des débats, des documentaires, des magazines, des sessions d’infos sur LCP. Depuis le 27 avril, Myriam Encaoua qui animait Ça vous regarde, la quotidienne de débats, propose justement une série d’entretiens hebdomadaire intitulée Le Jour d’après.
« À partir du 11 mai, on ne peut pas reprendre la grille comme avant, prévoit Bertrand Delais. Il nous faut envoyer le signal que la télé n’est pas vraiment faite de la même façon, tout en maintenant un bon niveau de qualité. Les émissions de plateau ne s’arrêtent pas pour autant mais devront probablement inviter beaucoup moins d’intervenants. La réalité va nous imposer une grammaire plus simple. »

« Un mandat de 3 ans, c’est un peu court »

En suspens également la réforme de l’audiovisuel public. Bertrand Delais surveille son évolution, satisfait que deux amendements aient été adoptés « à l’unanimité » en commission Culture de l’Assemblée. Le premier entérine la double mission d’information parlementaire et citoyenne de LCP. Le second constituerait un levier de développement pour la petite chaîne : jusqu’à aujourd’hui, c’est Bercy qui détermine avec les ministères des relations avec le Parlement et la Culture, la dotation annuelle de la petite chaîne, la questure n’a pas les moyens de sanctuariser le budget. « Le principe de réaliser des recettes est je le crois, acquis, s’avance le président. Cela permettrait à LCP de mieux valoriser ses propres couleurs et de vendre ses créations. »
Devant les parlementaires, Bertrand Delais n’a pas fait mystère de son idée que la chaîne puisse être « abritée  » par France Télévisions, « navire amiral » de l’audiovisuel de service public. Mais là, les parlementaires coincent, sensibles au patriotisme de leur petit média. À l’Assemblée nationale comme au Sénat.
Un impensé gigantesque est toujours présent dans la culture de l’Assemblée nationale et de LCP, un peu comme l’astéroïde dans le dos de l’astronome : Public sénat, la chaîne amie vache, concurrente depuis toujours et co-locataire du canal 13. Bien mieux dotée (18 millions d’euros annuels), elle est moins lestée de contraintes que sa consœur et se conçoit plus comme une vitrine du Sénat.

LCP ADN : « La Chaîne parlementaire a été créée par la loi n° 99-1174 du 30 décembre 1999. Celle-ci dispose que La Chaîne parlementaire remplit une mission de service public, d’information et de formation des citoyens à la vie publique, par des programmes parlementaires, éducatifs et civiques. Elle diffuse les émissions conçues et réalisées par deux sociétés de programmes, l’une pour l’Assemblée nationale (LCP–AN), l’autre pour le Sénat (Public Sénat), qui partagent le 13ecanal de la TNT (télévision numérique terrestre). Ces sociétés de programmes, ainsi que les émissions qu’elles diffusent, ne relèvent pas du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). » Rapport Pouvoirs publics, 2019.

Accessoirement, celui que l’on dit fan du Président pour l’avoir suivi à la trace lors de sa campagne, devrait faire savoir dans les mois flous qui viennent s’il brigue un second mandat de trois ans en 2021. « Trois ans c’est un peu court » souffle-t-il, pas hostile à un quinquennat. Quand on connaît le raisonnement politique qui a conduit à concevoir de tels mandats flashs, on comprend mieux le petit champ de mines et d’effets pervers que tout Président de cette chaîne doit traverser pour faire un peu de télévision. « La durée courte du mandat a été décidée sous la cohabitation de Chirac au lancement de la chaîne en 1999, initialement il était bien envisagé un quinquennat mais tout le raisonnement de l’époque était de soigneusement disjoindre la nomination du responsable de la chaîne de la durée politique d’un mandat parlementaire. »
« Désinstitutionnaliser » disait-elle, mais c’est plutôt, Covid-19 ou pas, « déconfiner » qui s’imposerait comme le verbe radical de l’année pour LCP.

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