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Pierre-André Taguieff : « Aujourd’hui, il faudrait parler d’islamo-décolonialisme »

Publié le 5 mars 2021 par

C’est par ce philosophe et historien des idées que les polémiques ont démarré il y a quelques semaines : Pierre-André Taguieff avait forgé, en 2000, le concept d’islamo-gauchisme, repris à son compte par la ministre de l’Enseignement supérieur qui y voit une emprise dangereuse sur les sciences sociales à l’université et dans la recherche. Dans cet entretien, il retrace la biographie de son idée, de ses transformations et pointe les dérives de l’extrême gauche mais aussi des anti islamo-gauchistes.


Pierre-André Taguieff persiste et signe. Il sortira le 17 mars prochain, Liaisons dangereuses : islamo-nazisme, islamo-gauchisme (Hermann). Islamo-gauchisme… À 74 ans, le directeur de recherches voit l’une de ses notions (le national-populisme, c’est lui aussi) faire le tour du monde, le New York Times l’a interviewé avec des pincettes sur le sujet, une communauté d’universitaires et de chercheurs le déteste quand elle ne feint pas d’ignorer ses travaux ou ne l’accuse pas de connivence aveugle avec le Likoud ou encore de caricaturer à gros traits polémiques et flous des réalités plus complexes. L’islamo-gauchisme, tout le monde en parle depuis quelques jours, et a tendance à mettre ce qu’il veut sur cette pâte à pizza élastique. Taguieff, qui est un Gargantua des concepts, dénombre, dans l’entretien accordé aux Influences, cinq versions qu’il estime « fallacieuses ». Depuis quarante ans, il n’a de cesse de parcourir avec précision et gourmandise, les textes de l’antisémitisme, de l’eugénisme, des racismes, du complotisme, de la xénophobie, des nationalismes et des populismes, de débusquer les « prêcheurs de haine » les plus improbables, de visiter les foyers d’idées radicales et leurs auteurs. Chercheur obstiné, il s’approche au plus près de ces volcans qui organisent la face sombre de la société. « Mauvais client » des médias, car trop dense, mais volontiers polémiste (on n’a pas fréquenté les situs pour des prunes), il participe activement, s’il ne les suscite, à des tribunes dénonçant les influences islamistes, antisémites, décoloniales à l’université et dans la recherche. « L’époque est sombre, nous dit-il, mais pour un chercheur, elle est aussi passionnante dans cette incertitude des idées, ces mutations idéologiques totalement imprévisibles dans leur combinaison. » L’islamo-gauchisme en serait une mutation saisissante parmi d’autres à venir.

Pierre-André Taguieff, directeur de recherche honoraire au CNRS et essayiste.

Comment en êtes-vous arrivé, il y a une vingtaine d’années, à introduire le terme « islamo-gauchisme » et comment l’avez-vous défini ?
Pierre-André Taguieff :  J’ai forgé l’expression « islamo-gauchisme » au tout début des années 2000 pour désigner une alliance militante de fait entre des milieux islamistes et des milieux d’extrême gauche (que j’ai qualifiés de « gauchistes » pour faire court), au nom de la cause palestinienne, érigée en nouvelle grande cause révolutionnaire. J’avais publié sous ma direction, en 1999, un gros livre intitulé L’Antisémitisme de plume 1940-1944 (Berg International), et mes intérêts de chercheur se portaient alors sur les nouvelles formes d’antisémitisme ou de ce que j’avais appelé dans les années 1980 la « nouvelle judéophobie ». Mais je m’interrogeais parallèlement, en citoyen français, sur le devenir de la gauche et plus particulièrement de l’extrême gauche, que je connaissais de l’intérieur depuis longtemps. Plus précisément, j’ai forgé le terme et défini le concept d’islamo-gauchisme alors que commençait la seconde Intifada qui, lancée le 29 septembre 2000, a suscité la grande vague antijuive à motif antisioniste, et qui est encore aujourd’hui observable, comme je le montre notamment dans mon livre paru en 2018, Judéophobie, la dernière vague (Fayard). C’est donc au croisement de mes interrogations sur l’évolution des extrêmes gauches et de mes recherches sur la nouvelle judéophobie que j’ai découvert l’islamo-gauchisme.  

C’est entre l’automne 2000 et l’automne 2001 que j’ai pris pour objet d’étude et de réflexion ce phénomène à la fois politique et culturel aux dimensions mondiales. Le contexte international était marqué d’abord par la catastrophique conférence de Durban contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance (2-9 septembre 2001), qui fut un festival de haine antijuive centrée sur la diabolisation du « sionisme » par des centaines d’ONG pro-palestiniennes, ensuite par les attentats du 11-Septembre, commis par une organisation jihadiste, Al-Qaida, dont l’objectif déclaré était de combattre la « coalition judéo-croisée » ou l’« alliance sioniste-croisée ». La fameuse déclaration fondatrice, publiée le 23 février 1998, du « Front islamique mondial pour le jihad contre les Juifs et les Croisés » m’avait paru marquer l’entrée dans une nouvelle phase de l’islamisme radical, caractérisée notamment par la désignation des Juifs comme incarnant l’ennemi absolu. En outre, j’observais que les thèmes du « complot sioniste mondial » et de l’« axe américano-sioniste » se diffusaient en dehors des diverses mouvances islamistes, pour imprégner la rhétorique des gauches radicales, anticapitalistes, anti-impérialistes et antisionistes, qui, après la chute de l’empire soviétique, s’efforçaient de réinventer l’utopie révolutionnaire à travers l’altermondialisme, qu’on pouvait analyser comme une forme de néo-communisme, où se rencontraient trotskistes et communistes orthodoxes désorientés. L’ennemi était le même pour le islamistes et pour les nouveaux gauchistes, mais il ne portait pas le même nom : les premiers désignaient « les Juifs », les seconds « les sionistes ». Il y avait là une esquisse de ce que j’allais baptiser « islamo-gauchisme » en 2001-2002. 

« J’ai assez répété que j’étais un homme de dialogue, contre toute violence, sauf en Palestine. » Tariq Ramadan

On a assisté à la formation d’une configuration islamo-altermondialiste au cours des années 1990 et au début des années 2000. Depuis la fin des années 1990, Tariq Ramadan, invité à tous les Forums sociaux européens, avait compris qu’il pouvait exploiter l’anticapitalisme supposé partagé par les islamistes et les altermondialistes marxisants. Dans sa contribution à l’ouvrage collectif intitulé Les Musulmans face à la mondialisation libérale : quelles résistances pour une justice globale ? (2003), Ramadan esquisse un programme islamo-altermondialiste :

« Les enseignements islamiques sont intrinsèquement en opposition avec les fondements et la logique du système capitaliste néo-libéral et les musulmans qui vivent dans la tête du système ont la responsabilité supérieure de proposer, avec tous ceux qui travaillent dans le même sens, des solutions pour en sortir et permettre une économie plus juste et un commerce plus équitable. »

En 2004, le Frère musulman altermondialiste Ramadan expose à un journaliste sa position résolument non modérée sur le conflit israélo-palestinien : « J’ai assez répété que j’étais un homme de dialogue, contre toute violence, sauf en Palestine », manière d’assumer les actions terroristes contre les Israéliens. Comme les marxistes antisionistes en quête de substituts de la cause prolétarienne (Palestiniens, migrants, musulmans), Ramadan se félicite, le 21 mai 2004, de voir que « la cause palestinienne est un combat qui devient universel ».  

L’islamo-gauchisme tel que vous l’aviez théorisé a fini par muter ?
P.-A.T. : Ce qui m’a convaincu de l’émergence du phénomène islamo-gauchiste, ou plus précisément de son importance inédite et de sa nouvelle signification (car il avait une préhistoire idéologique), ce sont les puissantes mobilisations internationales contre Israël dès le début de la seconde Intifada. En France, je me suis efforcé d’enquêter sur les grandes manifestations anti-israéliennes et pro-palestiniennes qui ont commencé début octobre 2000, où l’on pouvait observer  une alliance entre des organisations islamistes – comme le Hezbollah, le Jihad islamique et le Hamas – et des groupes d’extrême gauche – surtout  des trotskistes, mais aussi des anarchistes  et d’autres groupuscules « révolutionnaires », soudés par la diabolisation d’un ennemi commun, « le sionisme ». Cette mouvance hybride trouvait alors sa raison d’être dans des convergences idéologiques et des alliances stratégiques autour de ce que j’ai appelé l’« antisionisme radical » ou « absolu », dont l’objectif est la destruction d’Israël. Par ailleurs, le lancement, en janvier 2001, du premier Forum social mondial (FSM) sous le drapeau de l’altermondialisme (au slogan célèbre : « Un autre monde est possible ») a illustré à sa manière les convergences idéologiques entre les milieux d’extrême gauche les plus divers et certaines mouvances islamistes (Frères musulmans) ou islamo-nationalistes (notamment palestiniennes). Après avoir employé le terme dans diverses conférences en 2001, j’ai défini la notion d’islamo-gauchisme en 2002 dans La Nouvelle Judéophobie (Fayard/Mille et une nuits) et plusieurs articles, puis dans Prêcheurs de haine en 2004 (ibid.) et dans La Judéophobie des Modernes (Odile Jacob) en 2008.

« Théorie critique de la race » : je la considère comme une forme pseudo-antiraciste de racialisme militant.

Il s’agissait pour moi de mettre l’accent sur la forme principale du nouvel antisémitisme, la haine idéologisée des Juifs étant passée de l’extrême droite à l’extrême gauche, du nationalisme au nouveau gauchisme et du catholicisme intégriste à l’islam politique. J’étais alors proche de Jean-Pierre Chevènement et président de la Fondation du 2-Mars, incarnant un républicanisme de gauche.  C’est pourquoi, lorsque j’entends que le mot vient de « l’extrême droite », cela me fait beaucoup rire!  Je reconnais avoir hésité, il y a vingt ans, entre  les expressions « islamo-tiers-mondisme », « islamo-altermondialisme » et « islamo-progressisme », voire « islamo-communisme ». J’ai finalement opté pour « islamo-gauchisme », le mot « gauchisme » ayant pour référence toutes les mouvances de l’extrême gauche. Certes, pour éviter les mésinterprétations du terme, j’aurais pu proposer « islamismo-gauchisme ». Mais, à l’époque, compte tenu du contexte de mes emplois du terme, je croyais qu’il était évident que le préfixe « islamo- » renvoyait à l’islamisme et non à l’islam en général. J’ai certainement péché par naïveté et sous-estimé la malignité et la malveillance des adversaires pervers, ces inquisiteurs d’une imagination débordante en quête d’« amalgames » et d’indices d’« islamophobie » qu’ils ne cessent d’inventer.   

Il faut souligner cependant que le sens du terme s’est transformé avec l’évolution de l’extrême gauche, qui, à partir du milieu des années 2000, a basculé progressivement dans le décolonialisme et un pseudo-antiracisme racialiste dont, en France, le Parti des Indigènes de la République est la plus claire expression mais dont on trouvera plus tard des échos dans la direction de La France Insoumise, notamment chez Jean-Luc Mélenchon, Éric Coquerel, Clémentine Autain et Danièle Obono (proche de Houria Bouteldja, l’égérie des Indigènes de la République). Aujourd’hui, les trotskistes d’hier s’étant massivement convertis au décolonialisme, il faudrait parler d’islamo-décolonialisme. J’ai analysé cette récente transformation dans L’Islamisme et nous (CNRS Éditions, 2017) et L’Imposture décoloniale. Science imaginaire et pseudo-antiracisme (L’Observatoire, 2020).   

Jean-Luc Mélenchon, leader de la France insoumise, reprend à son compte des arguments décolonialistes. Paris, 2011 © Olivier Roller.

Il faut donc distinguer deux formes idéologiques successives de ce que j’ai appelé il y a vingt ans l’islamo-gauchisme, et ce, en raison de l’évolution de l’extrême gauche en Europe de l’Ouest. Au début des années 2000, l’islamo-gauchisme, tel que je l’ai alors défini, se présentait comme une alliance militante entre des groupes marxistes, surtout trotskistes, et des groupes islamistes, associés sur la base de l’anti-impérialisme et de l’antisionisme qu’ils partageaient. Mais, par la suite, l’extrême gauche ou la gauche de la gauche (ou, pour aller vite, le gauchisme) a changé de matrice idéologique. Comme je l’ai déjà pointé, nombreux sont les révolutionnaires marxistes, notamment trotskistes, qui, au cours des années 2005-2020, se sont ralliés au décolonialisme, à l’intersectionnalisme, à un féminisme radical misandre (c’est-à-dire le « second sexisme » qui, alimenté par la prétendue « théorie du genre », incite à la haine du « mâle blanc hétéro ») et à la « théorie critique de la race », que je considère comme une forme pseudo-antiraciste de racialisme militant. C’est dans cette nouvelle configuration idéologique que se développe aujourd’hui, en France et en Grande-Bretagne sur le modèle des États-Unis et du Canada, l’activisme « woke » et la « cancel culture », qui nourrissent un hyper-moralisme ou un puritanisme pseudo-antiraciste travaillant à la destruction de notre histoire et de notre haute culture.

Il faut bien sûr distinguer analytiquement les alliances politiques explicites entre islamistes et gauchistes du vaste mouvement d’opinion islamophile, voire islamismophile, observable à l’extrême gauche. À quelques exceptions près, les mouvances gauchistes, mais aussi une partie de la gauche, sont passées, face à l’islam politique, de l’indulgence à la complaisance, et de celle-ci à la connivence, voire à la complicité à travers diverses alliances. Après le lancement de la seconde Intifada et le 11-Septembre, la rupture entre la gauche républicaine anti-islamiste et la gauche radicale  antisioniste (et anti-système) s’est manifestée de diverses manières dans le champ politique. Au cours des années 2010, elle a tourné à l’affrontement à la suite des attentats jihadistes sur le sol français, illustrés par les attaques meurtrières de Mohammed Merah en mars 2012 et le massacre commis en janvier 2015 dans la rédaction de Charlie Hebdo. Les islamo-gauchistes se sont ralliés à la stratégie rhétorique des islamistes, qu’on peut résumer par cette formule : « Plus les jihadistes tuent, et plus l’islamophobie doit être dénoncée. » L’appel islamiste à la « lutte contre l’islamophobie » est devenu le thème le plus mobilisateur dans les milieux islamo-gauchistes, pour entrer en synthèse avec le pro-palestinisme victimaire toujours attractif.
La « lutte contre l’islamophobie », présentée par les stratèges culturels islamistes comme la principale forme de la lutte antiraciste aujourd’hui, a donc joué le rôle d’un cheval de Troie pour conquérir la gauche et surtout l’extrême gauche. Les islamistes ont réussi d’abord à imposer le mot « islamophobie » – ce dont se réjouit la décoloniale Houria Bouteldja –, ensuite à diffuser la vision victimaire du musulman discriminé et « racisé », enfin à convaincre une grande partie de  la gauche que la société française était intrinsèquement raciste (infectée par un « racisme d’État » et un « racisme systémique ») et que le « racisme anti-musulman » était le racisme à combattre prioritairement. Cette partie de la gauche, supposée laïque, s’est ainsi trahie elle-même, au point de ne plus être choquée, lors des manifestations islamo-gauchistes qui se sont multipliées en France depuis l’automne 2000, par les « Allahou akbar » et les « mort aux Juifs ! ».    

Cette vision anti-islamophobe du monde est d’autant plus séduisante pour l’extrême gauche qu’elle entre en synthèse avec l’immigrationnisme et le sans-frontiérisme, ces deux piliers de la gnose gauchiste contemporaine.

       

Quelles sont les interprétations de la notion d’islamo-gauchisme que vous jugez discutables ?
P.-A.T. : La première interprétation abusive de l’islamo-gauchisme est d’ordre polémique, et se rencontre chez ceux qui veulent illégitimer la notion. Elle consiste à croire ou à faire semblant de croire que, dans le mot composé, le « segment « islamo- » signifie djihadisme ou terrorisme islamiste. Il n’en est rien, du moins dans ma perspective, même s’il est vrai que des partisans ou des défenseurs du jihadisme peuvent se glisser dans les groupes militants qui, se réclamant d’une forme politique de l’islam (Frères musulmans ou salafistes), font alliance avec des mouvances ou des partis gauchistes, à travers des pétitions ou des manifestations, au nom de la cause palestinienne, de la « lutte contre l’islamophobie » ou du combat contre « l’impérialisme » ou le « néo-libéralisme ».

La deuxième interprétation fallacieuse est avancée par ceux qui nient l’existence même du phénomène islamo-gauchiste, y voyant une fiction inventée par « l’extrême droite », entité diabolique qu’ils ne définissent jamais. Cette posture néo-négationniste ou « inexistentialiste » (expression ironique que j’emprunte à Marcel Gauchet) revient à vouloir garder les yeux grands fermés sur des convergences idéologiques, des séductions réciproques et des alliances politiques pourtant observables dans l’espace public. Comment peut-on, par exemple, nier l’existence de cette organisation islamo-gauchiste qu’est le Parti des Indigènes de la République et celle des réseaux décoloniaux internationaux dans lesquels il s’insère ?  

La troisième interprétation fallacieuse se rencontre dans le discours de ceux qui font mine de discerner des relents de « complotisme » dans l’expression « islamo-gauchisme », afin de la disqualifier. Des activistes ou des intellectuels pressés, certains stupides, incultes et de bonne foi, d’autres intelligents et de mauvaise foi, rapprochent l’expression descriptive « islamo-gauchisme » d’expressions complotistes classiques comme « judéo-maçonnisme » ou « judéo-bolchevisme ». Ayant consacré de nombreuses études historiques et critiques à ces récits complotistes, je suis bien placé pour dénoncer là un grossier amalgame polémique destiné à nier une réalité idéologico-politique gênante.
Prenons l’exemple du « judéo-bolchevisme ». Lorsqu’elle s’est diffusée, au début des années 1920, dans certains milieux anticommunistes et antisémites, l’expression « judéo-bolchevisme » signifiait que le bolchevisme était un phénomène juif et que les bolcheviks étaient en fait des Juifs (ou des « enjuivés »). C’est la thèse d’Alfred Rosenberg et de Dietrich Eckart dès 1919, reprise par Hitler à partir du printemps 1920.  Il n’en va pas de même avec l’expression « islamo-gauchisme », qui ne signifie pas que le gauchisme est un phénomène musulman ni que les gauchistes sont en fait des islamistes. L’expression ne fait qu’enregistrer un ensemble de phénomènes observables, qui autorisent à rapprocher gauchistes et islamistes : des alliances stratégiques, des convergences idéologiques, des ennemis communs, des visées révolutionnaires partagées, etc., et ce, sans postuler l’existence d’un complot, puisque les acteurs comme leurs comportements sont socialement visibles. En outre, l’analogie historique trompeuse présuppose que les musulmans sont traités aujourd’hui comme l’ont été les Juifs dans les années 1930, en particulier en Allemagne. Thèse insoutenable, relevant de la plus grossière propagande victimaire.  

La quatrième interprétation abusive de l’islamo-gauchisme, cette fois chez ceux qui l’utilisent comme une arme dans le combat intellectuel et politique, consiste à placer sous cette étiquette un ensemble flou de tendances idéologiques, de positions ou de projets politiques, dans lequel on trouve notamment le communautarisme, le multiculturalisme, l’identitarisme, le rejet de la laïcité, etc. C’est là trop charger la barque, au point de rendre la notion confuse et son usage contre-productif.    

On peut enfin, – et c’est la cinquième interprétation discutable mais intéressante – voir dans l’islamo-gauchisme l’une des formes prises par la « religion de l’Autre », par ce culte de l’altérité qui tient lieu de foi religieuse pour ceux qui n’en ont pas ou plus. On peut y voir l’une de ces nombreuses idées chrétiennes devenues folles. Cette religion de l’Autre est fondamentalement victimaire et, après s’être fixée sur l’immigré et le Palestinien, a érigé le Musulman en victime maximale. La préférence pour l’Autre est ainsi devenue la préférence pour le Musulman supposé victime de l’islamophobie « systémique ». C’est là une grande victoire idéologique et rhétorique remportée par les propagandistes islamistes. La xénophilie victimaire s’est transformée en islamophilie militante. 
Cette vision anti-islamophobe du monde est d’autant plus séduisante pour l’extrême gauche qu’elle entre en synthèse avec l’immigrationnisme et le sans-frontiérisme, ces deux piliers de la gnose gauchiste contemporaine, qui postule que le monde comme il va est intrinsèquement mauvais et qu’il faut donc le détruire, en commençant par effacer les frontières et supprimer le contrôle de l’immigration. L’ethnocentrisme négatif, c’est-à-dire la haine et le mépris (ou le dégoût) de soi, trouve aujourd’hui sa traduction politique dans les mouvements s’inspirant du décolonialisme, de l’intersectionnalité et de la « théorie critique de la race ».

Au-delà de la déconstruction et de la décolonisation des savoirs, la destruction des nations est au programme, tout comme le rejet de l’héritage chrétien et de celui des Lumières, réduits à des expressions haïssables de la « pensée blanche » ou de l’universalisme « blanc ». L’islamo-gauchisme s’inscrit dans cette nouvelle configuration idéologique qui bénéficie d’un effet de mode.       


Les Influences publient, tout le long de l’année, de longs entretiens avec une pluralité d’interlocuteurs sur l’islamo-gauchisme, les études décoloniales et l’intersectionnalité. Lire également sur notre site, l’entretien avec Nedjib Sidi Moussa.

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3 commentaires sur “Pierre-André Taguieff : « Aujourd’hui, il faudrait parler d’islamo-décolonialisme »

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