Stéphane Toussaint fait de la résistance humaniste

Le 12 décembre 2019

1/13. LA LIBERTÉ D’ESPRIT (LES BELLES LETTRES).
Essais, documents, non fiction : nos 13 prix Idées Les Influences 2019.

POLITIQUE « Le capitalisme a muté en un anarcho-capitalisme qui efface les frontières, soumet les États et démantèle les règles protectrices des trois marchandises fictives, identifiées par Karl Polanyi : la nature, le travail et la monnaie. Ce livre vient d’ajouter une quatrième marchandise : l’intelligence  », souligne ce philosophe, directeur de recherches au CNRS. Spécialiste de la Renaissance italien et historien, Stéphane Toussaint campe le portrait d’un type d’intellectuel, l’humaniste, très menacé par l’époque et la conception même de la science moderne à l’heure du néolibéralisme et de son corollaire, le darwinisme social. L’intellectuel humaniste ? Le plus souvent un étrange spécimen qui vit en double vitesse, celle de son époque au présent mais aussi celle d’ « un temps continu depuis l’Antiquité ». Toussaint s’interroge sur les conditions d’une pensée libre aujourd’hui. À l’heure de la calculabilité de tout, du présentisme qui « pétrifie à chaque instant la liberté d’esprit », il s’inquiète du commerce de l’immatériel et de la grande braderie universitaire. « La question du XXIe siècle ne sera pas : pourquoi former l’esprit humain ? Mais : que rapporte de former l’esprit humain ?  » grince t-il. La démonstration est implacable et d’une élégance joyeuse.

La question du XXIe siècle ne sera pas : pourquoi former l’esprit humain ? Mais : que rapporte de former l’esprit humain ?

Sa lecture décrit les cercles concentriques qui peu à peu ont mené à l’emprise du calcul économique sur une « créativité spirituelle » qui échappait à toute norme. Des effets se sont enchaînés : marketisation et uniformisation certaines des produits intellectuels, « féroce diktat de l’employabilité des savoirs » et mœurs académiques sous influence (l’industrialisation du plagiat et de la falsification scientifique notamment), universités désorientées et générations socialement sacrifiées (lire constitue t-il encore vraiment un travail ?). Stéphane Toussaint pointe la suprématie du « sociétal sur la science » : « Des rentabilistes ont seulement pris la place des fascistes, détail de rien, petit ajustement idéologique suffisamment invisible pour ne pas susciter l’émoi. »
Au détour des chapitres, Toussaint nous fait découvrir des penseurs humanistes, totalement inconnus ou malencontreusement oubliés comme l’essayiste et spécialiste de l’art Ervin Panofsky (la mémoire « sage » de l’humanisme ignore le vieillissement intellectuel), les historiens Edgar Wind et Aby Warburg (sa théorie des « ondes de la mémoire »), le philosophe et critique littéraire Enzo Raimondi, les antifascistes Theodor Geiger et Alfred Weber, le frère éclipsé de Max ( auteur de La misère des travailleurs de l’esprit en 1922 ). Stéphane Toussaint offre à ses lecteurs une annexe en forme de malle aux trésors : des textes traduits par ses soins de ses frères d’humanisme. Dans la vaste production d’essais récurrente et un rien chouineuse sur le présent et l’avenir de l’intellectuel français, cet ouvrage rappelle que l’école humaniste détient une ressource précieuse de dissidence, contrairement aux libéraux, aux conservateurs et aux réactionnaires : une mémoire qui est le meilleur des laissez-passer d’une société qui, elle, « a fait de l’oubli un principe positif. »

La liberté d’esprit. Fonction et condition des intellectuels humanistes, Stéphane Toussaint, Les Belles Lettres, 260 p., 19 €.

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