Leopold Tyrmand, le zazou polonais de la Guerre froide

Le 18 décembre 2019

JOURNAL 1954 (NOIR SUR BLANC).
Essais, documents, non fiction : nos 13 prix Idées Les Influences 2019.

POLITIQUE « Mes idées ne me rendent pas les choses si faciles : elles sont contaminées à la racine par le pêché originel de la protestation et du refus.  » Être dissident dans la Pologne de la Guerre froide. Leopold Tyrmand (1920-1985) y fut un drôle de zazou ou plutôt le prince des jitterbug, « version provinciale de son cousin américain  ». Grand spécialiste de jazz, juif et catholique, dandy et libéral dans le Varsovie gris et veule des années cinquante, il est tantôt l’idiot utile du système tantôt l’insupportable chroniqueur à virer des journaux en délicatesse avec la censure. Féru d’architecture qu’il étudia à Paris avant-guerre, il connu les geôles du NKVD à Vilnius et le STO (sous une fausse identité) en Allemagne, et réchappa du camp de concentration de Grini en Norvège.
De 1948 à 1953, il était adulé pour ses papiers audacieux et caustiques notamment dans Tygodnik. Mais le très influent journal libéral de l’épiscopat refusa de publier à sa Une, un hommage à Staline, mort le 5 mars. La censure d’État impose une importante parenthèse sociale à notre zazou polonais.
Durant des mois, il écrit clandestinement et, pour manger, squatte les soirées à la mode, profitant encore de sa gloire élimée. Chaque mot a sa charge d’explosif, chaque idée est un pas de plus vers la prison ou le déclassement dans l’oubli absolu. « Inconnue dans les civilisations passées, la capacité générale à dissimuler les aberrations massives me semble être l’un des traits principaux du monde contemporain » assène t-il sur son pays incapable de produire des brosses à dents et qui transforme ses enseignants en clochards loqueteux. Son journal intime de 500 pages, tenu et dissimulé dans sa chambre de neuf mètres carré, est majestueux, d’une drôlerie royale, décrivant avec une allégresse féroce les élites politiques et intellectuelles, celles et ceux qui profitent du système en se saccageant, ou qui se renient et se crétinisent, ou encore qui se forgent des alibis moraux. Notre dandy flegmatique et gentiment alcoolisé sait mieux que personne chroniquer les arrangements de conscience, habiller pour un long hiver ses contemporains notamment de la warszawka (le microcosme). « On peut qualifier ce groupe d’opposition de l’intelligentsia petite-bourgeoise passée par la super-essoreuse des dessins animés de Disney : les personnages, humains et animaux, en sortent totalement aplatis, en deux dimensions, mais continuent malgré tout à vivre, à gambader, à fuir, à glapir et à se chamailler », égratigne t-il.
Il croque en gros plan les plus médiocres destins et capte les rumeurs de la ville (« Le tramway de Varsovie demeure un symbole et un alambic où se distille l’existence. »).

Notre dandy flegmatique et gentiment alcoolisé sait mieux que personne chroniquer les arrangements de conscience et les existences médiocres de l’intelligentsia polonaise

Ce texte s’interrompit lorsqu’il publia son polar, Zly [L’Enragé], qui eût sa petite notoriété, et se lança dans l’organisation de festivals et concerts de jazz. Mais Tyrmand se retrouva peu à peu dans le collimateur avec son « style petit-bourgeois  » à la ville comme dans ses textes jugés pornographiques. En 1965, il prend la poudre d’escampette et demande l’asile politique aux États-Unis. Leopold Tyrmand ne se tire pas d’affaire pour autant, et c’est avec un grand talent qu’il fait tout pour se faire détester. Il se brouillera avec The New Yorker après le refus de la Rédaction de publier son pamphlet anti-communiste, mais aussi avec l’Amérique progressiste et étudiante des années 60. Le dissident polonais deviendra un opposant conservateur au gauchisme et à la culture de masse, créant sa propre revue Chronicles of culture.
Son journal clandestin ne sera publié dans son intégralité qu’en 2000.

Lire ce témoignage c’est aussi prendre le pouls de la société polonaise. Et mesurer qu’en 70 ans, de Tyrmand en Solidarnösc jusqu’aux chercheurs et artistes en butte avec l’actuel gouvernement très conservateur, le rôle d’un intellectuel est dérisoire mais reste ô combien indispensable pour que perdure un état minimal d’esprit libre.

Journal 1954, Leopold Tyrmand (Trad. du polonais par Laurence Dyèvre), Noir sur Blanc, 559 p., 26 €.

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